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In memoriam Etienne Verhoeyen (1945-2026)

Colloque international "Guerre et Economie au XXe siècle", 28/11/2002-29/11/2002.

Le 19 juillet 2026, Etienne Verhoeyen s’est éteint à l’âge de 80 ans. Correspondant du CegeSoma, puis chercheur associé, il a également pris part, à divers titres, à de nombreuses activités de l’institution. Il fut surtout un éminent historien de la Seconde Guerre mondiale, auteur de travaux de référence consacrés à plusieurs aspects de l’histoire de l’Occupation et de l’après-guerre.

Etienne Verhoeyen ne semblait pourtant pas prédestiné à devenir historien. À l’Université d’État de Gand, il entreprend des études en sciences morales, une filière récemment créée, en 1963-1964, sous l’impulsion de Leo Apostel et de Jaap Kruithof. Cette formation visait à préparer des enseignants appelés à dispenser, dans l’enseignement secondaire supérieur, le cours de « morale non confessionnelle », introduit dans l’enseignement officiel à la suite du Pacte scolaire. Diplômé en 1968, Etienne appartient à l’une des premières promotions de cette nouvelle filière. Son mémoire de licence est consacré aux prises de position politiques et sociales exprimées dans les chansons contestataires aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France depuis 1945. Il publie également, avec Magda Michielsens et Chris Loones, un ouvrage consacré à la famille, à la vie en communauté et à la société (Gezin, commune en maatschappij). Devenu professeur de morale, Étienne mène en parallèle une autre carrière, qui l’oriente progressivement vers l’étude de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Vers l'histoire de la Seconde Guerre mondiale

Une première étape dans cette orientation est la publication, pour le CRISP, de trois Courriers Hebdomadaires consacrés à l’extrême droite en Belgique, parus en 1974, 1975 et 1976. Il poursuit ses recherches sur ce thème et publie en 1981, avec Frank Uytterhaegen, un ouvrage édité par le Masereelfonds et consacré à cinquante ans de droite et d’extrême droite en Belgique. À cette époque, Etienne Verhoeyen travaille déjà depuis quatre ans comme collaborateur scientifique à la BRT, (où il va ensuite devenir producteur) et mène un important travail de recherche au niveau archivistique afin de documenter et d’étayer les émissions de Maurice De Wilde consacrées à la Seconde Guerre mondiale.

C’est à cette époque qu’Etienne Verhoeyen commençe à publier sur l’un des domaines dans lesquels il va s’imposer comme spécialiste : l’histoire économique de la Seconde Guerre mondiale et la collaboration économique. L’historien américain John Gillingham avait consacré sa thèse de doctorat au Belgian Business in the Nazi New Order. Publiée en 1977 par la Fondation Jan Dhondt, celle-ci avait suscité controverses et polémiques, notamment avec Fernand Baudhuin, économiste de Louvain. En 1979, une traduction en néerlandais paraît aux éditions Kritak, à Louvain. Etienne Verhoeyen y ajoute plusieurs annotations critiques portant sur des inexactitudes factuelles de l’ouvrage, ainsi qu’une postface consacrée au gouvernement et au Comité Galopin, organe central dans l’orientation de l’économie belge pendant l’Occupation. Si Gillingham abordait bien le rôle de ce comité, Verhoeyen estime qu’il accordait trop peu d’attention à ses relations avec le gouvernement et choisit dès lors d’approfondir lui-même cette question dans la postface. Malgré sa brièveté — seize pages — et le recours principalement à des sources publiées, complétées par quelques documents d’archives, ce texte se distingue par la rigueur de son analyse, son sens de la nuance et la pertinence des questions qu’il soulève.

Dans la Revue belge d’Histoire contemporaine de 1978, Etienne Verhoeyen avait déjà consacré une longue analyse critique à l’ouvrage de Gillingham. Il y avait relevé plusieurs insuffisances et lacunes et reproché à l’auteur un manque de nuance. Il va toutefois aller plus loin en ouvrant de nouvelles pistes de recherche — par exemple celle de la continuité des structures en période d’Occupation — et en suggérant certaines approches méthodologiques, en l’occurrence une approche biographique qu’il va illustrer à partir de l’exemple, particulièrement bien choisi, de Léon Bekaert. En 1986, Etienne Verhoeyen publie dans les Cahiers un article approfondi sur le Comité Galopin, la doctrine Galopin et la politique du moindre mal menée par le comité, en partie sur base de nouveaux fonds d’archives. Bien que cet article date aujourd’hui d’une quarantaine d’années et que des archives alors encore fermées soient depuis devenues accessibles, il demeure l’une des lectures incontournables pour quiconque travaille sur l’histoire économique de l’Occupation. Le texte est nuancé, solidement étayé sur le plan empirique et repose en même temps sur une problématique originale, à savoir la sensibilité politique de Galopin et de son entourage.

Etienne Verhoeyen a publié sur de nombreux autres thèmes liés à l’histoire de l’Occupation et de la période d’avant-guerre, notamment sur le financement des quotidiens De Schelde et Volk en Staat entre 1929 et 1940. Il élargit également son champ d’intérêt à l’après-guerre avec l’ouvrage consacré à l’assassinat de Lahaut (De moord op Lahaut. Het communisme als binnenlandse vijand), qu’il publie en 1985 avec Rudi Van Doorslaer aux éditions Kritak. Etienne Verhoeyen contribue aussi à plusieurs volumes de la série La Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale, qui accompagnent les émissions de la BRT(N) consacrées à ce thème.

En résumé, Etienne Verhoeyen a acquis une expertise très étendue. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il est, en 1993, le premier à publier une synthèse de l’histoire de l’Occupation (België bezet 1940-1944), envisagée sous différents angles. L’ouvrage est traduit en français dès l’année suivante. Le domaine auquel Étienne Verhoeyen était toutefois le plus attaché était l’histoire de la Résistance en général, avec un intérêt tout particulier pour les services de renseignement et d’action.

Parmi les 87 ouvrages et articles d’Etienne Verhoeyen recensés dans la bibliothèque du CegeSoma figurent en effet de multiples contributions relatives à la Résistance belge en 1940-1944, mais aussi un grand nombre d’études sur les polices et services secrets belges, français et allemands de l’Entre-deux-guerres au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. On pointera en particulier l’étude approfondie consacrée au service de renseignements Marc publiée dans les Cahiers/Bijdragen du futur CegeSoma en 1991 et 1992, ainsi que l’ouvrage paru en 2011, Spionnen aan de achterdeur: de Duitse Abwehr in België 1936-1945.

Etienne Verhoeyen a été correspondant, puis chercheur associé du CegeSoma. Il a rédigé des comptes rendus pour la Revue belge d’Histoire contemporaine, est intervenu lors des grands colloques organisés par le Centre dans les années 1990, a inventorié des fonds d’archives, comme ceux des services de renseignements Luc-Marc, Mill et Zéro, des papiers William Ugeux, et des dossiers généraux de la Sûreté de l’Etat relatifs aux services de renseignements et d’action belges pendant la Seconde Guerre mondiale et a rédigé des contributions pour BelgiumWWII. C’est d’ailleurs grâce à lui que la plupart de ces fonds d’archives et bien d’autres encore sont intégrés aux collections du CegeSoma.

Etienne Verhoeyen a toujours été disposé à partager avec d’autres, notamment avec de jeunes chercheurs, sa connaissance approfondie des sources relatives à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il laisse derrière lui une œuvre impressionnante, composée de livres et d’articles qui ont fait référence et qui continueront sans doute encore longtemps à orienter l’historiographie belge de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre.